Commerce
de centre ville et Vélo
|
Frédéric Héran
Les commerçants de centre-ville ignorent le plus souvent
les cyclistes et nont dyeux que pour les automobilistes.
Grave erreur. Le vélo, par sa souplesse dutilisation, sa faible
consommation despace et son rayon daction, est sans aucun doute
le mode le plus efficace pour faire ses courses en ville.
Démonstration.Le développement du vélo améliore
fortement laccessibilité des commerces
Pour favoriser lactivité
commerciale dun centre-ville, il convient daméliorer son
accessibilité : cest élémentaire.
Or, en ville, lespace utilisable pour les déplacements et le stationnement
est particulièrement rare.
Ainsi, pour améliorer laccessibilité, il est indispensable
dencourager lusage des modes qui prennent peu de place (par personne
transportée) marche, vélo et transports collectifs
au détriment des modes dévoreurs despace lautomobile.
Certes, lespace nécessaire pour circuler à vélo nest
quenviron deux à trois fois moindre quen voiture, ce qui
nest déjà pas si mal : il faut tenir compte en effet de
la largeur de voirie pour se mouvoir à laise et des distances de
sécurité entre véhicules en mouvement. Mais lespace
nécessaire pour stationner un vélo est environ 10 à 30
fois moindre que pour une voiture et coûte environ 20 à 50 fois
moins cher à équiper.
Concrètement, cela veut dire quun cycliste peut, non seulement
sarrêter pratiquement nimporte où et gratuitement,
à deux pas dun commerçant, mais aussi enchaîner les
visites chez plusieurs commerçants (achats groupés). Deux avantages
essentiels par rapport à la voiture.
Certes, le piéton a également cet avantage. Cest pourquoi,
la plupart des automobilistes préfère laisser leur voiture dans
un parking pour ensuite déambuler à pied dun commerce à
lautre. Mais par rapport au piéton, le cycliste peut circuler dans
un périmètre bien plus large.
A dépense dénergie identique, on estime quil couvre
une surface 10 fois plus grande. La population le découvre assez vite
: ainsi, à Rennes, 27 % des vélos Adshel sont loués pour
motif achat.
Mais le cycliste est-il un bon acheteur
?
Une enquête a été réalisée auprès des
clients cyclistes et automobilistes des commerces du centre-ville de Breda
(130 000 hab.) aux Pays-Bas (Christiaens, 2000). Dans cette ville, la bicyclette
est dusage courant, facile à utiliser dans dassez bonnes
conditions de sécurité, et il en est de même pour lautomobile.
On peut supposer, en outre, que cyclistes et automobilistes ont un pouvoir dachat
semblable. Bref, les comportements dachat de ces usagers sont comparables.
Lenquête fournit les statistiques suivantes :
1/ A chaque visite, lautomobiliste dépense
plus que le cycliste.
Il lui faut en effet rentabiliser son déplacement : par rapport au vélo,
utiliser une voiture coûte plus cher, savère en général
plus compliqué (sortir la voiture du garage ou aller la chercher, affronter
le risque déventuels embouteillages, trouver une place de stationnement
).
2/ Mais par semaine, le cycliste dépense plus que lautomobiliste.
Car la portée des déplacements à vélo est moindre
que celle des déplacements en voiture.
Le cycliste a donc plus de chance que lautomobiliste de revenir chez le
même commerçant, il est forcément plus fidèle.
A conditions de déplacement et de pouvoir dachat semblables pour
les cyclistes et les automobilistes, ces deux résultats majeurs, parfaitement
logiques, devraient se retrouver dans tous les lieux concentrant les petits
commerces et concerner encore plus les piétons, mais un peu moins les
usagers des transports publics. Ce sont [en général] les
clients qui viennent en voiture qui dépensent le plus dargent par
visite , toutefois (
) les clients qui viennent en voiture
sont ceux qui viennent le moins souvent confirme une autre enquête
réalisée dans la Région de Bruxelles-Capitale (2001, p.
8).
Mais quen est-il en France ?
La population des cyclistes français a profondément
changé.
Au début des années 80, le vélo était le
véhicule du pauvre : la plupart des cyclistes étaient des
hommes jeunes, ouvriers, souvent immigrés, issus de familles nombreuses
et vivant dans les faubourgs industrieux (voir lenquête transports
de 1984 sur les déplacements des Français).
Aujourdhui, les cyclistes urbains sont toujours en majorité des
hommes (2/3), mais sont issus de milieux bien plus variés (enseignants,
professions artistiques et culturelles, professions paramédicales, cadres
avec famille nombreuse, étudiants en sciences
) et surtout à
revenus nettement plus élevés quautrefois. De plus, les
politiques de réhabilitation des centres-villes et de modération
de la circulation ont ramené des populations plus aisées dans
ces quartiers et relancé la pratique du vélo (voir les cas de
Strasbourg, Grenoble, Paris
).
Le pouvoir dachat du cycliste urbain français est sans doute désormais
équivalent à la moyenne de la population qui fréquente
les centres-villes, car ils combinent des revenus corrects et de faibles frais
de déplacement.
Mais, en France, les conditions de circulation et de stationnement des cyclistes
sont encore assez éloignées de ce que lon rencontre aux
Pays-Bas
Linsécurité routière y est bien supérieure
et les possibilités de stationnement en sécurité assez
rares (bien que le vol soit un phénomène aussi répandu
dans les deux pays). Ainsi, les deux résultats de lenquête
de Breda devraient se retrouver accentués en France.
En conclusion, sur les 10 m2 dune place de stationnement pour voiture
en bordure de trottoir, on peut installer facilement 6 arceaux, soit 12 vélos.
Ce qui représente, compte tenu du taux doccupation des véhicules,
jusquà 10 fois plus de clients et, compte tenu de dépenses
moindres des cyclistes par visite, 6 fois plus de chiffre daffaires par
m2 de
stationnement, pour un temps dachat identique.Les piétons et les
cyclistes fréquentent assidûment les commerces de centre-ville
On sait, grâce à une enquête réalisée dans
lagglomération de Toulouse (600 000 hab.), qu une personne
habitant en centre-ville se déplace de 1,5 à 2 fois plus pour
ses achats quun habitant des faubourgs toulousains ou de la périphérie.
De plus, elle fait ses courses à pied (pour plus de 80 % de ses déplacements),
alors quun habitant de Toulouse hors centre les fait à 60 % environ
en modes alternatifs (TC + à pied + vélo), tandis quun habitant
de la périphérie toulousaine les fait en voiture pour 80 % de
ses déplacements. Deux comportements sont mis en évidence.
Dune part celui du résidant du centre-ville qui, disposant de nombreux
magasins à proximité va faire ses courses à pied, dans
des petits commerces de préférence (comme dailleurs lhabitant
de Toulouse hors centre), sans trop compter ses déplacements.
Dautre part, celui du résidant de la périphérie qui
regroupe ses achats et fait autant ses courses en voiture dans les grandes surfaces
que dans les petits commerces. (SMTC, 1992 repris dans CERTU, 1996, p.
70).
Ce résultat se retrouve globalement dans les autres agglomérations.
Les disparités dans lusage des modes pour motif achat sont énormes,
selon que lon habite au centre ou à la périphérie.
On sait aussi que la qualité des espaces publics est un puissant stimulant
pour le commerce et leur fréquentation par les modes doux : voir limpact
bien connu des aires piétonnes.
Les commerçants de centre-ville surestiment la part de leurs clients
venus en voiture
Cest avec constance que diverses enquêtes dopinion ont montré
que les commerçants de centre-ville comme la population et même
les spécialistes des transports sous-estiment fortement le nombre
des clients venus à pied, à vélo ou en transports publics
(voir le graphique ci-après extrait de Brög et Erl, 1994, pp. 30-31).
Par exemple, à Nantes la majorité des commerçants
estiment [la part des clients venus en voiture] à 70 %, alors qu'une
enquête faite à la sortie des magasins démontre au contraire
que 70 % des clients viennent faire leurs achats à pied ! rappelle
Alain Chenard, ancien maire de Nantes et président de la Semitan (Viennet,
1999, p. 15).
Le développement des commerces de centre-ville et de proximité
: un enjeu de taille
La grande distribution, très
développée en France, fait supporter aux ménages le transport
final des marchandises : aujourdhui plus de 50 % des véhicules-km
liés au transport de marchandises en ville relève des déplacements
motorisés des particuliers pour motif achat (source : LET). Une étude
a comparé les impacts dun hypermarché en périphérie
et dun supermarché en centre-ville, situés dans lagglomération
de Tours (Beauvais, 1996). Les résultats sont édifiants :
- 71 % des clients enquêtés du supermarché viennent à
pied ou à vélo, contre 6 % seulement pour ceux de lhypermarché.
- La consommation dénergie par tonne livrée des poids lourds
approvisionnant le supermarché est un peu plus grande que pour lhyper
(+ 17 %), mais lénergie consommée par kg dachat imputable
aux clients est presque trois fois plus forte.
- La visite au supermarché est plus souvent intégrée dans
une boucle de déplacement et associée à dautres achats.
- Enfin, les emplois par tonne traitée générés par
le supermarché sont deux fois supérieurs que pour lhypermarché.
Ainsi, encourager laccès à bicyclette aux commerces du centre-ville
et de proximité, ne peut être que bénéfique sur tous
les plans, pour les commerçants, comme pour les individus ou la collectivité.
Le transport de charges lourdes, une question cruciale
Lusage de la voiture pour les achats est souvent justifié par le
transport de charges lourdes.
Cet argument est à la fois juste et excessif. Beaucoup dautomobilistes
lutilisent comme prétexte et il est possible de transporter des
charges non négligeables à vélo et même à
pied. On détaillera cette question essentielle dans un article à
paraître dans le prochain numéro de Vélocité.Conseils
destinés aux commerçants
Demandez quon installe, à proximité immédiate de
votre magasin, des arceaux pour vélos.
Faites pression, avec lassociation de commerçants, pour exiger
des aménagements cyclables facilitant laccès aux commerces
à vélo. Alliez- vous avec lassociation de cyclistes urbains
locale, sil en existe une.
Offrez, dans le cadre dune opération commerciale, un sac à
dos ou un panier pour vélo aux bons clients, comme certains offrent des
places de parking gratuites.
Distribuez le plan des aménagements cyclables de votre ville ou divers
conseils pour mieux circuler à vélo
Frédéric Héran IFRESI-CNRS
2 rue des Canonniers, 59800 Lille.
Tél. : 03 20 12 58 58
Courriel : heran@noos.fr
Références
:BEAUVAIS Jean-Marie, 1996, "Impact des formes de distribution sur lemploi
et sur les flux de transport", Transports Urbains, n° 91, pp. 23-28.
BRÖG Werner, ERL Erhard, 1994, "Les transports mécanisés
à courte distance. Importance du trafic non motorisé pour la mobilité
dans nos villes", in Les déplacements à courte distance,
rapport de la 96e table ronde déconomie des transports, CEMT, OCDE,
Paris, pp. 5-69.
CERTU, 1996, Plan de Déplacements Urbains. Guide, Patricia GOUT (dir.),
CERTU, Lyon, 263 p.
CHRISTIAENS Bart, 2000, "Bikes and cars related to shopping-sales in innercities",
Vélo Mondial 2000, Amsterdam, juin, 4 p.
COMMISSION EUROPEENNE, 1999, Villes cyclables, villes davenir, rédaction
DEKOSTER Jacques, SCHOLLAERT U., Office des publications officielles des Communautés
européennes, Luxembourg, 61 p.
REGION DE BRUXELLE-CAPITALE, 2001, Mobilité et accès aux commerces.
Connaissez-vous les habitudes de vos clients ?. Enquête en région
Bruxelloise, AED, Direction de la politique des déplacements, Bruxelles,
14 p.
SMTC, 1992, Organisation des déplacements dans lagglomération
toulousaine, les déplacements pour les achats, Toulouse.
VIENNET Robert, 1999, Commerces de centre-ville et transports publics
: lentente cordiale ?, Transport public, n° 954, pp. 14-19.
Extrait de la révue Vélocité
n° 66 ( mars - avril 2002 ) édité par la Fubicy
Contact : velocite@fubicy.org